Irène Frachon, la combattante de Brest

La pneumologue du CHU de Brest a été, en 2010, la lanceuse d’alerte sur le scandale des effets secondaires du Mediator, responsable d’atteintes valvulaires cardiaques. Aujourd’hui, elle poursuit son combat en accompagnant les victimes, alors que les indemnisations se font lentes… Rencontre à l’occasion de la sortie en salle du film consacré à son engagement.

Il y a six ans, vous avez dénoncé les dangers mortels du Mediator. Depuis, avec l’indemnisation des victimes, on pensait cette affaire presque classée. Qu’en est-il ?

Nous sommes face à une situation invraisemblable, que je qualifie de déni de justice. La dénonciation de ce crime il y a six ans a eu plusieurs conséquences : la première a été l’ouverture d’une instruction pénale, la deuxième, la mise en place d’un processus indemnitaire vis-à-vis des patients victimes du Mediator et la troisième, une évolution plus règlementaire et législative sur le contrôle des médicaments.

Le système d’indemnisation mis en place est-il juste ?

Non, tout dysfonctionne. On marche sur la tête. Je pensais qu’après la révélation d’un drame d’une telle ampleur, on allait remettre les choses dans l’ordre. J’espérais qu’on allait venir au secours de victimes dans une situation souvent dramatique. C’est l’inverse qui se produit : Servier fait sa loi et utilise impitoyablement toutes les manœuvres procédurales et juridiques possibles pour ne pas indemniser les victimes, quelle que soit leur détresse.

Combien de dossiers ont été déposés ?

La majorité des démarches entreprises par les victimes devant les tribunaux de grande instance (TGI) a planté du fait d’experts incompétents et surtout du travail de sape de Servier. 985 dossiers ont été déposés. 205 ont été retenus comme imputables et sur ces 205, six ans après, il n’y a que 64 accords d’indemnisation finalisés… Une procédure alternative a été mise en place via l’Office National d’Indemnisation des Accidents Médicaux (ONIAM) grâce à  une loi d’indemnisation votée en 2011. Aujourd’hui, plus de 2 800 victimes sont reconnues comme victimes du Mediator mais avec de très grandes difficultés pour les patients de recevoir dans un délai correct une indemnisation correspondant à leur préjudice. Au total, un processus indemnitaire qui reste extrêmement inéquitable et insuffisant.

Y a-t-il un échéancier vers le procès pénal ?

Il n’y a pas d’échéancier pour le pénal. Mais l’instruction qui est close depuis 2014 a rendu des conclusions très claires. Premièrement, sur le fait que le Mediator est responsable de la mort de plus de 2 000 personnes, a minima, et bien plus d’invalides cardiaques. Et deuxièmement, qu’il y a eu des manœuvres de fraudes et de dissimulations volontaires de Servier, sur la nature même de ce médicament et de sa toxicité. On est face à une fraude d’une gravité exceptionnelle. On attend une décision de la chambre de l’instruction qui devrait d’ici la fin de l’année permettre « d’audiencer » un très grand procès.

Vous évoquez régulièrement lors de débats et conférences, les conflits d’intérêt entre l’industrie pharmaceutique et les experts…

En ce qui concerne les experts, s’ils peinent à reconnaître les valvulopathies cardiaques, ce n’est pas seulement lié à des conflits d’intérêts, mais à leurs difficultés à revenir sur une erreur de diagnostic historique. Ce mécanisme de déni va de pair avec un soutien apporté à Servier par la communauté cardiologique. Servier la sponsorise depuis 50 ans…

Qu’est-ce qui vous fait tenir bon ?

Les victimes, leurs souffrances et leur détresse. Ça me donne une rage telle, que de toute façon il est hors de question que je laisse tomber.

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Il est hors de question
que je laisse tomber
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Irène Frachon

L’action d’Irène Frachon au cinéma

La Fille de Brest est un long métrage réalisé par Emmanuelle Bercot qui revient sur le scandale du Mediator et décrit le long combat d’Irène Frachon pour faire interdire ce médicament et condamner le laboratoire Servier.

Un film adapté du livre « Mediator, 150 mg : combien de morts ? » publié en juin 2010 aux éditions Dialogues.